« Le partenariat franco-chinois :
une ambition pour la paix et le progrès »
Discours de M. Jacques Chirac, Président de la République française, prononcé le 26 octobre 2006 devant l’université de Beida
Monsieur le Président,
Mesdames et Messieurs les doyens et les professeurs,
Mesdemoiselles, Mesdames et Messieurs les étudiants,
Je remercie d’abord votre Président, Monsieur Xu Zhihong, pour son accueil chaleureux et pour les paroles de bienvenue qu’il a bien voulu me réserver dans la prestigieuse Université de Beida. Merci de m’avoir invité à présenter ici, dans ce haut lieu de la modernité politique en Chine, la vision de la France et son ambition pour les relations franco-chinoises et leur avenir.
Mes chers amis,
Demain, la Chine sera l’une des plus grandes, si ce n’est la plus grande puissance du monde. Cette évolution rapide vers le progrès et la prospérité change le visage de la Chine, mais aussi la face du monde. Elle nous amène à réfléchir ensemble à l’impact de ce développement sur les équilibres politiques, économiques, culturels et écologiques de notre planète.
Beaucoup d’entre vous seront les dirigeants de cette Chine de demain. De votre comportement, de votre capacité d’imagination, de vos décisions, dépendra, non seulement l’avenir de cette Chine nouvelle, mais aussi, ne vous y trompez pas, une partie du destin du monde.
Car loin des certitudes du passé, vous vivrez dans un monde complexe, en mutations constantes, un monde fascinant et incertain à la fois.
Un monde où l’accélération des échanges entre les hommes, le progrès économique, les découvertes scientifiques et technologiques portent l’espoir de vaincre la pauvreté et de construire une conscience universelle où chaque culture prend sa place.
Mais aussi un monde marqué par le terrorisme et la volonté de certains Etats de mener des politiques de puissance reposant sur la possession d’armes nucléaires, biologiques ou chimiques, en violation de leurs engagements internationaux.
Un monde paradoxal, tiraillé entre l’uniformisation et le regain des nationalismes, menacé d’un divorce entre les cultures : Occident contre Islam, laïcs contre religieux, Nord contre Sud, riches contre pauvres.
Mais un monde plein de promesses aussi pour ceux que l’histoire avait longtemps humiliés. Un monde marqué par l’émergence rapide, notamment en Asie, de nouveaux pôles de prospérité. Un monde où la prééminence de l’Occident fait place à de nouvelles formes de modernité ancrées dans des cultures millénaires.
Un monde si complexe, si interdépendant, qu’aucune puissance ne peut désormais prétendre lui imposer sa loi.
Parce que ce monde hésite encore entre la stabilité et le désordre, parce que nous nous souvenons de ces paroles attribuées à Confucius « si deux personnes agissent comme une seule, leur force peut briser le fer », la France et la Chine se sont engagées sans relâche, ces dernières années, pour façonner une organisation politique globale qui écarte les périls ; pour une responsabilité partagée dans le cadre d’institutions internationales fortes, légitimes et acceptées ; pour une mondialisation maîtrisée au service de l’homme dans l’harmonie, la justice et la solidarité.
Cette conviction a conduit la France à plaider pour une Organisation des Nations Unies rénovée et renforcée dans sa légitimité, avec un Conseil de sécurité élargi, représentatif des nouveaux équilibres du monde.
Elle nous a conduits à nous engager dans la construction d’une Europe politique, capable d’assumer ses responsabilités internationales au service de la paix.
Elle nous a conduits à vouloir établir un dialogue avec les grands pays émergents, au sein du G8 comme dans les autres enceintes où s’élabore la gouvernance économique mondiale.
Elle nous a conduits à combattre pour la reconnaissance de la diversité culturelle, notamment à travers la convention de l’UNESCO. Comment pourrions-nous travailler ensemble, efficacement, sans accepter nos différences et reconnaître l’égale dignité de nos peuples et de nos cultures, dans le respect des valeurs universelles qu’affirment les Pactes des Nations Unies sur les droits de l’Homme ?
Dans cette quête d’équilibre mondial, dans cette volonté de dialogue et d’harmonie, il y a, entre l’Europe et l’Asie, des convergences objectives, fondées sur l’expérience et la sagesse des pays de très anciennes cultures. Il n’y a pas entre nous de rivalités de puissance, mais des intérêts communs. C’est pourquoi, la France a été à l’origine des grandes initiatives visant à rapprocher l’Asie de l’Europe : la création de l’ASEM ; la mise en place des partenariats stratégiques entre l’Union européenne et les grands pays d’Asie, la Chine, l’Inde et le Japon. Ou encore la ratification prochaine, par l’Union européenne, du Traité d’amitié et de coopération en Asie du Sud-Est.
Mes chers amis,
Le monde a été confronté ces dernières années à des crises à l’occasion desquelles la communauté internationale s’est divisée.
J’ai le sentiment qu’aujourd’hui nous mesurons mieux l’importance de son unité qui doit s’exprimer notamment au Conseil de sécurité. Car, face aux menaces actuelles, rien ne serait pire que la division ou l’inaction. C’est cette vision de responsabilité que l’Europe et la Chine doivent porter ensemble. C’est cette vision que la France et la Chine développent dans le cadre de leur partenariat stratégique global.
Face au comportement de la Corée du Nord ou de l’Iran, le multilatéralisme doit être efficace. Ne rien faire nous priverait de toute influence, de toute crédibilité et de toute légitimité. Ne rien faire, ce serait nous résigner face aux menaces à la paix et à la sécurité internationale. Ce serait encourager la tentation de l’unilatéralisme dont chacun a pu mesurer les conséquences fâcheuses et les impasses.
Telle est la réalité d’aujourd’hui. Nos pays, épris de leur indépendance, façonnés par la résistance et le rejet de l’occupation étrangère, sont attachés au respect de la souveraineté nationale, au principe de non-ingérence dans les affaires intérieures. Mais l’exigence d’une discipline collective au service de la paix et de la sécurité du monde doit nous conduire à prendre les mesures nécessaires quand un pays bafoue ses engagements et menace la paix.
Nul ne saurait tolérer qu’on se livre impunément à des exactions massives contre les populations civiles. Au Darfour, la responsabilité de protéger, que l’ONU tout entière a reconnue, doit nous rassembler et nous conduire à agir conformément aux exigences de la Charte.
Dans cet esprit de responsabilité collective, je voudrais saluer l’engagement de l’Armée Populaire de libération dans la FINUL renforcée, comme la décision de la Chine de mettre en place un centre d’entraînement aux opérations de maintien de la paix. Ce sont là des gestes essentiels pour l’autorité et le rôle des Nations Unies.
Mes chers amis,
L’urgence des crises politiques ne doit pas faire oublier les menaces que font peser, parfois sur la survie même de l’humanité, les autres défis globaux.
Alors que l’homme exerce une pression croissante, prédatrice et destructrice, sur la nature, une crise écologique majeure s’annonce pour demain. Les décisions et les choix de la Chine auront -du fait de sa taille et de sa croissance- un impact considérable sur le réchauffement de notre planète et sur la préservation des équilibres environnementaux.
Or, nous savons que le modèle de développement industriel actuel, fondé sur l’exploitation sans retenue de l’environnement et le gaspillage des ressources naturelles, ne peut être appliqué à la planète entière sans nous mettre face à un très grave danger.
A quoi servirait le progrès économique si le monde devait devenir irrespirable ?
La Chine, dont chacun admire la croissance, est le premier émetteur mondial d’oxyde de soufre et le deuxième émetteur de CO2. Concilier développement, rareté des ressources naturelles et préservation des équilibres écologiques est le défi que la Chine entend relever avec son XIe plan quinquennal. C’est aussi pour cela que la France plaide en faveur d’une Organisation des Nations Unies pour l’Environnement et qu’elle appelle la Chine à la rejoindre dans ce combat.
A travers la mondialisation, une grande partie de la Chine s’est projetée avec tout son dynamisme et son énergie dans la modernité. Ailleurs, sur d’autres continents et en particulier en Afrique, le progrès continue d’oublier des centaines, des centaines de millions d’hommes, de femmes et d’enfants, relégués dans la misère, la maladie, la désespérance.
Face à l’ampleur de ce défi, nous ne devons pas nous résigner. Les prochains Sommets Chine-Afrique et Afrique-France seront l’occasion, je l’espère, de conjuguer nos efforts au service des pays les plus pauvres. Parce que la santé et l’accès aux soins devraient être un droit pour tous dans le monde, je ne doute pas que la Chine concrétisera bientôt son soutien au lancement de la Facilité internationale d’achats de médicaments, UNITAID.
Parce que les maladies ne connaissent pas de frontières, nous devons également, sans cesse, renforcer l’effort de coopération internationale. La mobilisation que le monde a su mener, aux côtés de la Chine dans la lutte contre le SRAS et la grippe aviaire, est exemplaire à cet égard. C’est l’un des messages que je porterai demain à Wuhan, haut lieu de notre coopération dans le domaine de la médecine et de notre lutte commune contre les maladies émergentes.
Mes chers Amis,
Jamais dans la longue histoire de nos relations, une histoire dont le général de GAULLE a écrit l’une des pages les plus fortes, nos liens n’ont été aussi denses et aussi confiants. Et notre amitié, marquée par le respect réciproque, autorise tous les projets, même les plus ambitieux.
Avec le concept de « société harmonieuse », la Chine souhaite avancer sur la voie du renforcement des droits de l’Homme, des libertés et de la démocratie, comme en témoigne son engagement de ratifier le Pacte des Nations Unies sur les droits civils et politiques.
Je suis convaincu que dans cette démarche certaines convictions françaises peuvent nourrir les réflexions de votre pays. Car, si la Chine suit naturellement le chemin propre de son génie historique et de son peuple et de sa très ancienne culture, notre modèle républicain, marqué par les idéaux des Lumières et les valeurs universelles de la Révolution française, peut être aussi source d’inspiration et d’appui dans cette marche vers la démocratie et vers les droits de l’Homme. C’est le sens de la déclaration que le Président Hu Jintao et moi-même avons adoptée ce matin.
Mes chers Amis,
A vous, qui, je le répète, serez demain les responsables de la Chine, je veux dire que l’avenir n’est jamais écrit d’avance. Il dépendra de notre capacité commune à nous ouvrir au monde en dépassant les préjugés et les schémas du passé.
Je veux vous dire aussi que les défis, que vous aurez à relever demain, exigeront toujours plus de responsabilité et plus de solidarité. C’est ensemble, et non pas dans la rivalité, que les grands pôles du monde pourront construire la paix, la prospérité, l’harmonie dont l’humanité a besoin.
C’est là un grand dessein pour la France, pour l’Europe, pour la Chine. Le monde compte sur chacune et chacun d’entre vous pour faire vivre ce grand dessein.
Vive la Chine !
Vive la France !
Vive l’amitié franco-chinoise !
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